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Val dell'Orco. Grimper, ma liberté ?

Au coeur du Val dell'Orco, dans le Piémont italien, collé au massif du Grand Paradis, repose un bout de rocher de six ou sept mètres qui ne paie pas de mine, planté à côté d'une route secondaire. Pourtant, ce "bloc" de gneiss a quelque chose de spécial.

© Fessura Kosterlitz / Loïc Thivierge / https://loic-thivierge.com/

Il est traversé d'une fissure légendaire. C'est un physicien célèbre (J. Michael Kosterlitz), prix Nobel 2016, qui l'a gravie le premier en 1970. Selon ses dires, "addict" à l'escalade, sa passion l'a conduit à Turin pour un post-doc, puis à ce bout de rocher strié d'une fissure à coincements malcommodes pour les non-initiés (6b bloc), mais assez facile quand on a la technique.


Ce 28 octobre 2019, dans un matin glacial, nous butons encore sur les premiers mouvements, Loïc, Marion et moi. Cela fait plusieurs jours que nous grimpons sur les magnifiques parois du Caporal et du Sergent. Mais alors que je me repose après un premier essai infructueux, je me demande ce que nous faisons là au lieu d'aller boire un ristretto bien au chaud. N'est-on pas, comme le jeune Kosterlitz, prisonnier de notre passion ? Alors que je crois être libre de grimper où bon me semble, cheveux aux vents, ce rocher n'est-il pas la preuve de l'absurdité d'un tel acharnement ? Il me revient alors un passage de L'Etre et le néant où J.P. Sartre défend la liberté contre les partisans du déterminisme :


"Me voilà au pied de ce rocher qui m'apparaît comme "non escaladable". Cela signifie que ce rocher m'apparaît à la lumière d'une escalade projetée. (...) Ce dont ma liberté ne peut décider, c'est si ce rocher "à escalader" se prêtera ou non à l'escalade. Cela fait partie de l'être brut du rocher."


En tant qu'il me résiste, le rocher serait la preuve de mon impuissance. L'adversité qu'il m'oppose prouverait ma faiblesse et mon absence de liberté. Mais le philosophe, pas grimpeur pour un sou, poursuit en ces termes :


"Toutefois le rocher ne peut manifester sa résistance à l'escalade que s'il est intégré par la liberté dans une "situation" dont le thème général est l'escalade. Pour le simple promeneur qui passe sur la route et dont le libre projet est pure ordination esthétique du paysage, le rocher ne se découvre comme ni escaladable, ni comme non-escaladable : il se manifeste seulement comme beau ou laid. Ainsi (...) le donné en soi comme résistance ou comme aide ne se révèle qu'à la lumière de la liberté pro-jetante (...) L'homme ne rencontre d'obstacle que dans le champs de sa liberté (...) Ce qui est obstacle pour moi, en effet, ne le sera pas pour un autre (...) Ce rocher ne sera pas un obstacle si je veux, coûte que coûte, parvenir au haut de la montagne ; il me découragera, au contraire, si j'ai librement fixé des limites à mon désir de faire l'ascension projetée." (Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant. Tel Gallimard p. 533-534)


En résumé, nous voilà donc "condamnés à être libre"... Libre de nous projeter au sommet de la fissure Kosterlitz, ou libre de le contourner allègrement, pour aller au café ! Alors, on fait quoi !?









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