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Teillon. Vouloir, est-ce pouvoir ?

Dernière mise à jour : 16 nov. 2019


Raf dans la 3ème longueur A2+ / © Simon Roth
Raf dans la 3ème longueur A2+ / © Simon Roth

Les expressions "Where there's a will there's a way" ou "quand on veut on peut" suggèrent un pouvoir quasi magique de la volonté. Elles ont sûrement inspirés certains alpinistes dans leur projet de tracer des lignes en apparence impossibles. Ce fut particulièrement le cas des ouvertures de "directissimes" durant les années 60-70, grimpées le plus souvent en escalade artificielle, où tous les moyens étaient bons pour arriver au sommet. Des efforts, de l'intelligence et de la volonté, Il a du en falloir à Dufranc et Gounand en 1973, pour ouvrir La traînée de peinture (250m, ED, A2+) dans la face ouest du Teillon.


Dans le milieu de la grimpe, nous parlons volontiers de "projet", ce qui implique une manière de planifier l'avenir, de contrôler nos actions en vue de la réalisation d'un objectif. La volonté est centrale dans ce processus. Elle nous permet de garantir l'efficacité de l'action, de maintenir nos efforts, de tenir nos engagements, etc.


Mais est-il vrai que c'est toujours à coup de volonté que l'on ouvre des voies, que l'on franchit des obstacles ? Vouloir, est-ce toujours pouvoir ?


Autant vous le dire tout de suite, j'ai une volonté de chat au régime devant sa pâtée. Dans ce froid de novembre, je me retrouve coincé dans une longueur de A2 malcommode, pendu à mon crochet goutte d'eau, au dessus du relais, et ma volonté est alors proche de zéro ! Je compte un peu sur l'encouragement des copains, un peu sur la chance... Je me rappelle aussi vaguement des lignes de ce bouquin lu hier soir, L'Usage du vide (Romain Graziani, Gallimard, 2019). D'après Graziani, inspiré par le Tchouang-tseu, pour atteindre l'état optimal recherché - ici le calme et la confiance nécessaire pour franchir ce foutu mur lisse comme un c.. ! - la volonté serait un leurre !


"La plupart du temps ce sont les états nerveux d'empressement, des états émotifs de peur et d'angoisse, ou encore des états mentaux caractérisés par une idée fixe ou par la conscience obsédante de devoir réussir quelque chose, qui paralysent le processus spontané d'acheminement vers l'état désiré. Alors que nous avons tendance à vouloir agir sans retard pour nous calmer, nous trouvons dans les textes du taoïsme ancien l'intuition contraire : il faut s'employer à se disposer au calme avant même d'agir, de peur que l'action ne rate. Et donc s'exercer à ne pas agir ..."


A "l'éthique musculaire" en vigueur dans l'alpinisme, valorisant l'effort, le projet, l'intelligence tendu vers le sommet, il faudrait parfois lui substituer un agir où la volonté s'efface. Paradoxalement, on ne pourrait atteindre le but recherché qu'en ne le cherchant plus, en faisant le vide. Comme le charpentier Ts'ing, je me mets donc en quête de la disposition d'esprit adéquate à ce moment crucial ! Oublier la pression, l'horaire à tenir, la peur de la chute ...

Faire le vide, voilà l'unique solution ironique qui s'offre à moi ! Deux heures plus tard, quelques mauvais couplages de pitons, à nouveau quelques mouvements lointains sur crochets, et hop, me voilà au relais ! Merci le Tchouang-tseu ;). Et merci les copains !







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